Samedi 16 août 2008 6 16 /08 /Août /2008 12:02

Un constat est de règle dans notre société : nous progressons, chaque changement est un mieux, chaque nouveauté est une amélioration. Cet article pourra être vu comme l'illustration de cette progression dans le domaine de la correspondance écrite. Gustave Borjay, cependant, se plaît davantage à le définir comme un nouveau traité de la langue française moderne, une langue française qui assume pleinement ce qu'elle est devenue et se libère du carcan des règles qu'elle a abolies.

« Vous êtes malade, ma chère enfant. Vous dites quelquefois que votre estomac vous parle, ma chère bonne ; vous voyez que votre tête vous parle aussi. On ne peut pas vous dire plus nettement que vous la cassez, que vous la mettez en pièces, que de dire qu'elle vous fait une grande douleur quand vous voulez lire et surtout écrire, et qu'elle vous laisse en repos dès que vous l'y laissez et que vous quittez ces exercices violents, car ils le sont. Cette pauvre tête, si bonne, si bien faite, si capable des plus grandes choses, vous demande quartier ; ce n'est point s'expliquer en termes ambigus. »

Ce paragraphe n'est ni plus ni moins qu'un extrait d'une lettre de Madame de Sévigné, écrite en 1689 à Madame de Grignan, sa fille. Dès l'abord, des conclusions s'imposent : elle est d'une longueur indigeste, d'un style inutilement compliqué, bref, il y a beaucoup à redire et tout à refaire.

« bonjour ma fille
J'ai appris tes derniers ennuis de santé, ton mal de tête qui te fait très mal et ton estomac qui gargouille en permanence. A mon avis, tu ferais mieux de te reposer. »

Cette nouvelle version est celle d'un e-mail actuel (à la ponctuation près). On peut apprécier l'esprit plus direct, plus franc, sans détours inutiles. Le message passe mieux, et on perd moins de temps à lire comme à écrire. Pourtant, on ne peut se défaire totalement d'un sentiment d'imperfection, d'inachevé.

« MmeSEVIGNE - slt grignette !
GrignetteDu26 - slt maman
MmeSEVIGNE - comment va ?
GrignetteDu26 - bof... mal a la tête et aérophagie
[GrignetteDu26 est hors ligne, elle ne peut recevoir vos messages]
[GrignetteDu26 est en ligne]

GrignetteDu26 - dsl, déconnexion a cose de windows
MmeSEVIGNE - sale pr ton mal de tete ! :@ te kasse pas la téteu et prend ton tps ça va aller
GrignetteDu26 - OK @+ !
MmeSEVIGNE - ++ »

Cette dernière version, bien plus intéressante, introduit en effet un vrai échange. C'est grâce à des outils comme MSN ou ICQ qu'on peut atteindre une nouvelle interactivité, et donner la priorité au message lui-même et non au style. Le style est d'ailleurs plus avantageusement remplacé par la couleur et la police de caractère. L'hypocrisie de l'absurde emballage littéraire commence enfin à se réduire en cendres.

Françoise de Grignan est malade comme un chien.
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Marie de Sévigné wrote on Françoise de Grignan's Wall.
g vu que tété malade, remets toi bien ma chérie !

Grâce à Facebook, on atteint enfin la perfection recherchée. Un dialogue encore plus épuré, une information qui circule vraiment et touche tous les proches d'un seul coup. Voici le nouveau français, celui qui a de l'avenir. Limpidité et efficacité feront toujours mouche.

Gustave Borjay vous salue

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Jeudi 14 août 2008 4 14 /08 /Août /2008 10:40

Sous le mystérieux titre de cet article de Gustave Borjay se dissimule l'une des techniques les plus importantes pour écrire un roman de qualité. Pour éclairer le mystère, commençons par nous pencher sur un exemple concret. Sans doute vous souvenez vous de cette histoire d'inspecteur génial cherchant à venger la mort de son animal de compagnie (cf. Bâtir un personnage sur du vent). De prime abord cette histoire semble distante (l'animal est désincarné, et flotte dans le paradis des animaux, loin de votre déprimante réalité quotidienne) et pire, peu crédible (on a du mal à croire qu'un inspecteur surdoué puisse être assez stupide pour s'attacher à un animal de compagnie). Pourtant vous y avez cru, à cette histoire, lorsque vous l'avez lue sous une forme un peu plus détaillée : l'animal est un chinchilla vénitien, il est mort dans de curieuses circonstances impliquant un vétérinaire roumain aux tarifs étrangement intéressants. Vous y avez cru.

Que s'est-il donc passé ? Disséquons ce phénomène intrigant, paranormal, pour en ôter toute magie et en comprendre les rouages secrets. La méthode est simple : l'ajout de détails en apparence anodins. Grâce à elle, l'animal désincarné devient un chinchilla vénitien, il a donc une silhouette, des pattes, une existence propre, et pourquoi pas une opinion sur la constitution européenne. Il est là, près de vous, le sympathique rongeur, un des rares vénitiens de son espèce ! Vous sentez son haleine tiède, sa sympathique odeur auprès de vous. De plus, il est mort - ce qui vous fait tirer une larme, maintenant qu'il vous est proche - des suites de l'incompétence ou de la cruauté d'un ignoble vétérinaire roumain bon marché, que vous haïssez de suite. Le miracle s'est produit : il n'y a plus de distance, vous êtes dans l'histoire, vous vous passionnez pour l'histoire du pauvre rongeur qui a dû dire adieu à la vie. Quant au délicat problème de la crédibilité, il disparaît de lui-même car vous avez ajouté une foule de détails plausibles, qui masquent les petites incohérences qui ont pu échapper à votre vigilance.

Si c'est encore incohérent, c'est mal parti. Vous pouvez toujours tenter d'étouffer le bon sens du lecteur sous une avalanches encore plus grande de détails inutiles et indigestes, dans l'espoir que ses faibles capacités cérébrales seront tout entières mobilisées pour assimiler ces détails, et qu'ainsi les incroyables aberrations logiques restantes passent inaperçues. N'espérez pas trop cependant.

Terminons cet article par un second exemple, lui aussi suffisamment exagéré pour être accessible à la masse. Prenons le cas d'un colis suspect abandonné dans une gare. Ce colis fait la taille d'une boîte de chaussures, il est en carton - un vieux carton, travaillé par le temps, défraichi comme Véronique Sanson - encerclé d'un ignoble scotch marron. Un léger tic-tac métallique semble s'en s'échapper. Il est seul, posé en gare de Lyon, au sous-sol, près d'un escalier permettant d'accéder à la voie J. L'éclat de la lumière dans le brouhaha glacé de la foule lui confère un aspect blafard, particulièrement repoussant. Et quand on se penche sur la boîte, on s'aperçoit que ce colis est fabriqué dans un carton latino-américain, à Cuba très exactement.

Bien sûr, on peut aller plus loin, parler des moisissures, de la petite ficelle sèche et rugueuse qui complète le scotch, d'une trace de gras, d'un reste d'étiquette arrachée où était probablement inscrit le nom et l'adresse de l'expéditeur initial et du retard tragique induit sur certaines lignes de la RATP suite à un colis suspect, avec son lot de suicides habituels. La seule limite est votre imagination. Espérons que vous l'avez aussi riche que

Gustave Borjay, qui vous salue

« Toute essouflée, Marthe revint prendre le précieux colis oublié,
la vieille horloge de sa Tante Herminie. »

 

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Lundi 11 août 2008 1 11 /08 /Août /2008 10:38

Ça y est, vous la tenez enfin votre idée forte, vous avez même su y faire correspondre un lamentable embryon d'intrigue qui vous a fait verser quelques larmes d'attendrissement sur votre génie narratif. Cependant, votre personnage principal n'a décidément aucune personnalité, hormis bien sûr ces traits tout particuliers de courage, de sang-froid et d'intelligence. Ne parlons même pas des autres comparses, c'est le désert. L'héroïne ne sait guère qu'être douce et fragile, et pousser des charmants cris de putois en présence du danger, et les méchants n'ont réussi qu'à développer un léger ricanement sardonique qui révèle sans aucun doute leurs bas instincts.

Là encore, avec la sobriété et l'à-propos qu'on lui connaît, Gustave Borjay est prêt à fournir certaines techniques à ceux qui n'auraient pas le loisir ou la volonté (ou, reconnaissons-le, le talent) de les découvrir par eux-mêmes.

Partons de la situation suivante : vous n'avez pas réussi à inventer un personnage nouveau, votre imagination a failli - une fois n'est pas coutume - dans sa mission, les protagonistes de votre roman se révèlent finalement aussi désespérément vides qu'une cannette de bière abandonnée sur une aire d'autoroute.

Dans ce cas, si votre ingéniosité personnelle ne parvient pas à allumer l'étincelle de l'originalité, partez d'un matériau déjà existant. Prenez un personnage de votre connaissance, issu du monde réel le cas échéant, et transformez-le pour lui donner quelque chose de plus.

Prenons l'exemple de l'inspecteur Derrick, ce sémillant sexagénaire teuton qui passe à la télévision à l'heure de la sieste. Cet inspecteur n'a rien d'exceptionnel, n'en déplaise à nos voisins germaniques, si ce n'est toutefois une troublante absence de charisme et un art unique de mener ses enquêtes avec une imperturbable lenteur. Autrement, comme tous les inspecteurs de fiction, il est perspicace, il n'abandonne jamais et aucun mystère ne résiste bien longtemps à l'efficacité de ses enquêtes. Sans oublier son mépris du danger, sans doute due à son corps svelte de sémillant sexagénaire.

Enlevez-lui tout d'abord ses traits les plus caractéristiques, pour ne pas risquer le plagiat et donc le double échec d'un livre qui n'intéresse personne (car c'est déjà le risque initial) et d'un procès qui vous ruinera. Ainsi, l'inspecteur devient un beau gosse charismatique, qui mène ses enquêtes à un rythme effréné. Bien malin qui reconnaîtrait sous ce portrait le célèbre inspecteur Derrick.

Et maintenant, ajoutez-lui d'autres caractéristiques, qui en feront ce personnage hors pair qui fera se pâmer maintes jeunes filles belles et romantiques (qui évidemment du même coup, chercheront à vous connaître, vous, le mystérieux écrivain, le génial créateur). Dans notre étude, l'inspecteur peut par exemple être manchot, ce qui effectivement est rare dans le panthéon des inspecteurs talentueux. Il peut aussi souffrir d'un affreux tic qui, le temps d'un éclair, transforme sa physionomie en celle d'un monstre hideux et grimaçant. Ce tic serait une séquelle d'un accident incroyablement violent qui s'était produit à l'issue d'une stupéfiante course-poursuite avec un truand des plus dangereux.

Comme vous le voyez, les possibilités sont innombrables. Et encore, nous n'avons pas évoqué l'idée de l'inspecteur fervent raëlien, ni celle de l'inspecteur qui cherche à venger la mort de son chinchilla vénitien, décédé dans des circonstances mystérieuses alors qu'il était soigné par un vétérinaire roumain au regard biaiseux dont les tarifs étaient un trop intéressants pour être honnêtes. Bien sûr, on peut choisir plus simple, c'est-à-dire moins spectaculaire, comme dans le cas initial de l'inspecteur Derrick. Car il n'y a pas de sotte option, tout dépend du public visé ou de l'effet escompté. Derrick vise selon toute apparence un public âgé qui déteste la surprise et le changement, il profite ainsi du phénomène du papy-boom couplé à l'essor fulgurant des maisons de retraite. Voilà, maintenant que vous en savez plus, c'est à vous de créer le nouveau Derrick.

Gustave Borjay vous salue

« Le chinchilla vénitien, à la vue du vétérinaire roumain
sortant son bistouri, comprit qu'il était trop tard. »

 

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  • : Gustave Borjay, jeune futur auteur littéraire déjà en quête de reconnaissance, écrit un livre dont vous n'êtes pas le héros. Suite à d'incessantes sollicitations, il a créé ce blog sur lequel il se livre à coeur ouvert, en parlant de son travail et en livrant ses réflexions toujours si pertinentes. Grâce à lui, vous saurez vite comment écrire un roman bien narré, un best-seller lucratif, une fiction délirante, comment enfin la publier ou, mieux, l'éditer.
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