Dans notre époque si actuelle, si contemporaine et si présente, où les faits sont si monotones, si gris, si pâles, les gens cherchent en désespoir de cause un petit grain de folie, une légère
touche d'imprévu, un peu de renouveau. C'est pourquoi des hommes exceptionnels - dont Gustave Borjay n'est pas un des moindres - cherchent chaque jour, par leur labeur acharné, à prodiguer à ces
hommes en galère de salvatrices distractions.
Mais cela ne marche pas toujours, pour deux raisons précises : parmi ces gens, tous n'ont pas le talent de l'auguste écrivain précédemment évoqué, et les affligés eux-mêmes n'ont pas forcément le
talent pour découvrir la panacée artistique, même si on la leur tend des deux mains.
C'est pourquoi nous nous retrouvons dans une époque inhumaine où les déprimés se jettent sur les voix de chemin de fer, juste avant le passage d'un train qui va littéralement leur broyer le corps.
Tout d'abord, un constat ; le billet n'est pas remboursé, car les causes du retard qui s'ensuit sont indépendantes de la volonté de la SNCF. Pourtant, rien n'empêcherait cette dernière de mettre en
place des surveillances de voies par d'incorruptibles et féroces gardiens. On pourrait également créer des leurres, des rails sur lesquels ne circule pas un seul train mais plutôt un fort courant
électrique : ainsi, le désespéré meurt sans ennuyer ses concitoyens, électrocuté. Enfin, pour ajouter une dernière idée en même temps qu'un dernier reproche, ce serait bien le diable, à cette
époque rationnelle où la science a tout résolu, s'il était impossible de concevoir des trains chasse-neige, ou plutôt chasse-cadavres, qui projeteraient, sans ralentir, les corps inanimés sur les
bas-côtés.
Mais allons plus loin. Remontons aux causes psychologiques. Sur les "suicidés par train", une des explications les moins répandues est le manque d'imagination et d'indépendance du futur macchabée,
malheureuse victime du fameux slogan « à nous de vous faire préférer le train ». Passons vite également sur les clients mécontents qui se paient ainsi le luxent d'un dernier (et premier)
pied de nez à la célèbre compagnie de transport.
Mais allons vraiment au fond des choses. Terminons sur le plus commun, sur le plus vulgaire suicide du pékin du coin. Ce dernier veut s'en aller, quitter la vie, mais malgré tout il voudrait bien
continuer à exister, ne serait-ce que dans le souvenir des autres. Idée aussi stupide que répandue, qui résulte des contradictions pathologiques de l'être humain en déperdition. Réaction de lâcheté
alliée à un dernier reste d'égocentrisme qui n'avait pourtant que trop servi.
Quel sera alors ce souvenir qui sera laissé au monde extérieur, au monde des vivants : un bon souvenir ? Bien sûr que non, si jamais le suicidaire pensait donner des bons souvenirs aux gens, il
l'aurait déjà fait. Or il n'a plus d'amis, personne ne l'aime, pas même son lévrier afghan. Derrière lui l'herbe ne repousse pas sur l'affreux sillage des innombrables déceptions et ennuis causés à
ses proches.
Il ne reste plus qu'une chose à faire : donner un mauvais souvenir au gens. D'où le suicide sous le train, qui effectivement casse les pieds de manière imparable. Le but est atteint, les gens sont
excédés, ils prononcent par leurs insultes indignées l'oraison funèbre du misérable. Beaucoup de gens auront ainsi pensé à lui non sans une certaine émotion à l'heure de sa mort.
Cela revient, somme toute, à se faire griller dans un transformateur pour couper le courant d'un quartier entier. C'est un choix de vie - même si c'est le dernier - qui est une dernière nuisance
adressée aux autres, un dernier signal, un chant du cygne.
Mes amis, dressons-nous tous ensemble et endiguons ce flot incessant de parasites à l'agonie, canalisons-les pour les empêcher de se donner une mort si triste, brisons plutôt leurs cervicales dans
un local à l'abandon, empoisonnons-les lors d'un pot de l'amitié, écrasons-les dans un troisième sous-sol. Tirons pour toucher, touchons pour tuer. Ne faisons pas de quartier. Laissons un monde
moralement vivable à nos enfants.
Gustave Borjay vous salue
Le saut depuis un gratte-ciel est un suicide
assurément plus citoyen.