Votre roman est désormais là, prêt à jaillir de votre prolifique plume. L'histoire, solide et ingénieuse, repose bien à l'abri dans les méandres de votre respectable cervelle. Cependant, vous ne
savez pas quel décor planter. Et même en faisant effort, vous n'arrivez pas à penser à autre chose qu'à un vague parking désert ou à un obscur jardin public. Ne vous laissez pas aller à ces
solutions de facilité, qui risqueraient peut-être de restreindre les possibilités narratives de votre œuvre. Au contraire, lisez cet article pour bénéficier des conseils d'un des plus grands
spécialistes au monde (le plus grand, dirait-il lui-même avec sa sagacité bien connue) : Gustave Borjay.
En effet, vous n'êtes pas dans un de ces épisodes de séries des années 70 ou 80, comme MacGyver ou V, où le budget limité se faisait ressentir directement dans les décors. Pierre ou arbre,
carrières ou forêts. Tels étaient les cadres privilégiés de ces grands moments de télévision. Il est à noter que certaines personnes en ont déduit qu'aux Etats-Unis, 96.7% du territoire ne consiste
qu'en carrières ou forêts. Grossière erreur s'il en est, car il fallait compter en plus les 0,8% de territoire occupés par les McDonald's.
Mais vous, votre budget paysage est illimité. Votre livre peut se passer sur tous les continents, dans les palais comme dans les taudis, à Jouy-en-Josas comme sur Mars. Vous croulez sous les
possibilités, votre dos à du mal à supporter ce poids, vous vous effondrez, brisé par l'avalanche des choix qui se proposent.
Il faut donc faire le tri. D'abord, un tri logique. On évite le château des mille et une nuits pour un roman naturaliste, on évite le bowling pour un roman intellectuel, on évite le bidonville pour
un drame sur le malaise des adolescents des familles aisés. Ensuite, choisissez en général les lieux de façon classique, dans un souci de cohérence. Mais de temps en temps, surprenez le
lecteur.
Si, après avoir subi quatre cents longues pages qui prennent place dans l'univers des boîtes de nuit et autres dancings, surchargés de fumées et de vapeur d'alcool, encombrés de gens minables et
bruyants, vous débarquez soudain dans une montagne accidentée, vous sursautez, vous cherchez à comprendre ce que vous avez lu sans y faire attention, vous vous dîtes soudain que le livre que vous
lisez est peut-être plus complexe que vous ne le croyiez, bref, vous culpabilisez. Et surtout, l'ennui a cédé sa place à un intense sentiment de curiosité.
Un suicide ne se fait pas du haut de la Tour Eiffel, il se fait sur un aéroport, en se faisant aspirer par le réacteur. Une conversation ne se fait pas dans un vulgaire bar, mais sur un horrible
champ de bataille au milieu des balles. Un massacre de scouts ne se fait pas par couteau suisse dans le dos, mais du haut d'un clocher branlant. Une naissance ne se passe pas à l'hôpital, mais dans
une maison de retraite. De l'audace, que diantre ! Combattez sans relâche l'ennui qui est autant le votre que celui du lecteur, et emparez-vous de l'imprévu.
Gustave Borjay vous salue
Diagramme détaillé
de la composition du territoire américain